À toi, la femme forte qui vis un deuil

À toi, qui travailles très fort. Qui es submergée par la vie, le travail, la famille, les ami-e-s, les obligations, mais qui malgré tout viens de faire face à une situation terriblement stressante, déstabilisante, émouvante et surtout éprouvante. À toi qui nages et qui cherches à conjuguer vie quotidienne et deuil. Parce que comment vit-on un deuil alors que tout le monde nous répète sans cesse que la vie continue, que la vie doit continuer, que les obligations demeurent, que les gens continuent d'avoir besoin de nous, de notre soutien, de notre écoute. Comment faire lorsqu'on se sent dépassée, mais qu'on ne se permet pas de réellement vivre ses émotions ? Par culpabilité, par peur d'être submergée, de déraper, de ne pas être là pour les autres ; pour ceux qui, croit-on, en ont plus besoin que nous.

Pendant des années, on s'est fait répéter que quelqu'un de fort, c'est quelqu'un qui ne pleure pas, c'est un roc sur lequel les autres peuvent s'appuyer.

Et si être forte, c'était plutôt se donner le droit de vivre ? De vivre ses émotions, de pleurer. Et si être forte, c'était traverser un deuil, une tempête, sans passer à travers les 5 étapes dans l'ordre (parce que c'est ce qu'on s'est fait répéter, oh combien souvent.)

Parce que le deuil ; qu'il s'agisse d'un être cher, d'une relation, d'une carrière, d'une demeure , ça se vit une émotion à la fois. Pas selon un ordre établi, mais selon l'ordre dans lequel on les vit, tout simplement.

Pourquoi le deuil fait-il si mal ?

Une rupture amoureuse qui nous plie en deux. La mort d'un parent qui nous coupe le souffle. La perte d'un animal qu'on nous dit de « relativiser ». Dans tous les cas, une même question revient : pourquoi une émotion peut-elle faire aussi mal, physiquement ? La réponse tient en un mot : attachement.

Quand on perd quelqu'un, on ne perd pas seulement une présence : on perd une prédiction. Notre cerveau, explique la neuroscientifique Mary-Frances O'Connor de l'Université de l'Arizona, fonctionne comme une machine à prédire, qui s'attend à ce que la personne aimée soit toujours là, disponible. Après un décès, une partie de notre cerveau continue d'y croire, pendant qu'une autre sait que c'est faux — et c'est ce conflit entre deux vérités contradictoires qui alimente une bonne partie de la détresse du deuil.

Ce n'est pas qu'une image. Le cortex cingulaire antérieur, qui régule à la fois les émotions et la douleur physique, s'active fortement pendant le deuil aigu. « Avoir le cœur brisé » n'est donc pas qu'une métaphore : le cerveau traite la douleur de la perte en empruntant les mêmes circuits que la douleur physique. Et le noyau accumbens, associé à la récompense et à l'attachement, continue lui aussi de « chercher » la personne aimée — d'où ce réflexe si commun d'anticiper un appel qui ne viendra pas, ou de se retourner en pensant l'avoir aperçue dans la foule.

Bonne nouvelle : ce même système explique pourquoi le deuil finit par s'apaiser. Le cerveau est une structure adaptative qui, avec le temps, apprend à intégrer l'absence sans que chaque rappel ne déclenche une vague de douleur. On ne guérit pas en oubliant : on guérit en réorganisant le souvenir.

Un repère, pas un itinéraire obligé

Le fameux modèle des étapes du deuil — déni, colère, marchandage, dépression, acceptation, popularisé en 1969 par Elisabeth Kübler-Ross, et souvent élargi dans la culture populaire avec le choc, la peur, la résignation et la quête de sens — a le mérite de mettre des mots sur des émotions difficiles à nommer. Mais Kübler-Ross elle-même a précisé que ces étapes n'étaient pas des arrêts fixes sur une ligne du temps : elles peuvent se chevaucher, revenir, ou ne jamais se manifester.

C'est ce que confirme la recherche actuelle : le deuil ne suit pas un ordre prévisible. On peut ressentir de la colère bien après avoir cru être « rendue » à l'acceptation, ou passer du choc à une forme de paix sans jamais vraiment négocier. Ces mots sont précieux pour se comprendre — à condition de ne jamais les transformer en échéancier à respecter.

La résilience, pas l'exception, mais la norme

Autre donnée qui surprend : les travaux du psychologue George Bonanno, menés sur près de vingt ans auprès de centaines de personnes endeuillées, montrent que la résilience — une trajectoire stable, sans effondrement prolongé — est en réalité l'issue la plus fréquente après une perte, et non l'exception. Traverser un deuil sans sombrer, retrouver rapidement sa capacité à rire, à travailler, n'est donc pas un signe de déni ou d'un attachement insuffisant : c'est une réponse humaine tout à fait normale, qui coexiste très bien avec des vagues intenses de manque.

Ces données convergent vers un même message libérateur : il n'existe pas de bonne façon ni de bon rythme pour vivre un deuil. Comprendre ce qui se passe dans le corps et le cerveau ne fait pas disparaître la peine — mais ça peut alléger le poids de la culpabilité qu'on s'impose souvent en plus.

Autant de façons d'être forte

S'accorder du temps. Utiliser des ressources, parler à des professionnels ou à des proches de confiance. Pleurer, reconnaître ses limites. Dire non. Dire stop. Dire j'ai besoin d'une pause.

Voici autant de façons d'être forte.

Et ça, ça ne s'apprend pas juste dans les livres : ça se développe à tous les jours. Si on m'avait dit, il y a maintenant 3 ans, en sortant de chez la coiffeuse et en roulant à toute vitesse vers l'hôpital de Saint-Jérôme où j'ai retrouvé mon grand-père décédé d'un arrêt cardiaque, que je vivrais l'une des expériences les plus difficiles émotionnellement de ma vie d'adulte — jusqu'à ce jour — je n'aurais jamais voulu me l'avouer.

Voir ma grand-mère, à deux jours de fêter son 80e anniversaire, perdre tous ses repères. Voir ma mère, de qui je suis si proche, perdre son père. Et perdre, moi aussi, cet homme si inspirant — l'un des êtres que j'aime le plus au monde. Parce que oui, même à travers le deuil, on ne cesse pas d'aimer. C'est ce que le décès de mon grand-père m'a fait réaliser.

Comme le dit cette chanson qu'on a si souvent entendue, « quand j'aime une fois, j'aime pour toujours » — je peux aujourd'hui dire que l'amour et l'affection ne disparaissent pas avec le deuil. Ils se transforment.

Le deuil, et tous les bouleversements qu'il entraîne, nous transforment. Mais il faut prendre le temps de vivre les émotions une à une, et penser à soi à travers le processus, en se rappelant qu'on ne peut être là pour les autres si on n'est pas d'abord et avant tout là pour soi-même.

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